Mercredi 26 décembre 2007
Al Bangura ... Ce nom ne doit pas vous évoquer grand chose. En Grande-Bretagne, son nom émoit le monde footbalistique et l'opinion
publique en général. Ce jeune joueur de football sierra-léonais, âgé de 19ans, risque d'être reconduit dans son pays natal, alors même qu'il n'a plus aucune attache familiale. Arrivé à l'âge de
15 ans en Grande-Bretagne, son statut de réfugié a été supprimé puisqu'il a atteint l'âge de la majorité. Les autorités britanniques ayant refusé de lui accorder le statut de réfugié permanent,
Al Bangura se retrouve en situation irrégulière et est désormais expulsable.
L'affaire Bangura n'est pas un cas isolé ; chaque jour, des centaines d'immigrants, en Grande-Bretagne comme en France, voient leur statut modifié et se retrouvent sans titre de séjour ou
selon l'expression la plus commune et peut-être la plus parlante : "sans-papiers". D'ailleurs, cette expression fait parfaitement ressortir la privation engendrée par ce statut : être
"sans-papiers" ne signifie pas uniquement être illégalement présent sur un territoire donné ; cette notion dépasse le cadre légal et suggère une privation quotidienne liée à
l'extrême précarité causée par une telle situation. Etre "sans-papiers" est également synonyme d'absence de devoirs mais surtout de droits : n'étant pas reconnus
légalement par les autorités étatiques, les sans-papiers ou encore clandestins, "clandestini" en italien ou "harraga" en espagnol ne peuvent faire valoir aucun droit, excepté les Droits de
l'Homme, dont le concept a été utilisé comme bouclier par les associations aidant, défendant et protégeant dans la mesure du possible les sans-papiers afin d'éviter tout type d'abus.
Malheureusement, à l'heure actuelle, les clandestins ne sont pas à l'abri de quelconque escroquerie ou tromperie, notamment de la part de leurs employeurs. Profiter d'une situation précaire à des
fins économiques peut être une tentation (augmenter la productivité au mépris du respect de la personne humaine demeure un des problèmes liés à la recherche de maximisation du profit), comme
en témoigne le dernier exemple notoire, Buffalo Grill, qui a été plongé dans la tourmante en mai dernier, suite aux plaintes déposées par les sans-papiers qui travaillaient au sein d'un
établissement de la chaîne de restauration. Etant monté au créneau, Buffallo Grill a finalement été blanchi des accusations d'exploitation. Ce type d’abus est inhérent à la
condition clandestine, puisque par définition, un sans-papier n’est ni couvert ni protégé. Disposant d’aucun moyen de pression, pour vivre et surtout éviter l’expulsion, un
clandestin est souvent obligé d’accepter des conditions de travail difficiles voire intolérables.
En effet, la peur, pour ne pas dire la psychose d’un sans-papier est la reconduite à la frontière ; aujourd’hui, ce sentiment apparaît de
plus en plus justifié, étant donné qu’une « chasse aux sorcières » a été lancée depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. La création du Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de
l’Identité Nationale et du Co-développement a accentué la « traque » des clandestins. Une véritable logique du chiffre s’est installée : Brice Hortefeux, Ministre de l’Immigration,
de l’Intégration, de l’Identité Nationale et du Co-Développement (assez agaçant à écrire ce nom de Ministère !), avait annoncé l’expulsion de 25 000 sans-papiers d’ici
la fin de l’année mais ce chiffre ne sera sûrement pas atteint. Pour 2008, 28 000 sans-papiers devraient être expulsés selon les chiffres du Ministère. Cependant, cette logique
du chiffre pose plusieurs problèmes majeurs corrélés les uns aux autres ; fixer un objectif chiffré met sous pression le Ministère et peut favoriser certaines dérives.
Vouloir parvenir à tout prix à un quota d’expulsions afin de respecter les prévisions établies par le Ministère et éviter un échec politique gouvernemental peut conduire à des mesures peu
orthodoxes voire déplacées ou dénuées de sens. Ainsi, en octobre dernier, le gouvernement avait demandé aux ASSEDIC et à l’ANPE d’effectuer des contrôles identitaires afin de
« démasquer » les sans-papiers. Les syndicats des deux organismes ont protesté et refusé de répondre favorablement à cette requête, jugeant inadéquat cette proposition et répliquant
qu’aucun rôle policier ne devait leur être conféré. Néanmoins, cet exemple illustre la « chasse aux sorcières » qui s’est mise en place ; les contrôles de papier sont de plus en
plus fréquents et créent un climat de suspicion, néfaste pour le développement d’une société harmonieuse. Le risque est d’aboutir à une paranoïa générale, résultant de raccourcis
dangereux, où immigration serait confondue avec clandestinité et la France assimilée à un Etat xénophobe. Ce climat de psychose, qui entoure à la fois les sans-papiers (peur d’être
expulsé) ainsi que les autorités étatiques et policières (nécessité de respecter les prévisions fixées par le Ministère) mène à un second écueil : la déshumanisation du clandestin.
Les sans-papiers risquent de ne plus être perçus comme des Hommes mais comme de vulgaires chiffres. Ce type de raisonnement peut mener à des situations difficilement conciliables avec
l’Ethique et le respect de la personne ; en effet, en étant expulsés, certains sans-papiers qui avaient fui leur pays pour des raisons politiques se trouvent menacés à nouveau tandis
que des familles se retrouvent brisées (thématique du regroupement familial et du co-développement qui pourraient faire l’objet d’un développement prochainement).
D’un point de vue identitaire, les conséquences peuvent être désastreuses ; l'expulsion entraîne une perte de repères, déjà limités au périmètre familial, dans la
mesure où être en situation irrégulière exclut l’immigrant de la société « accueillante ». D’ailleurs, un des enjeux des revendications des sans-papiers est
identitaire. L’objectif est de ne plus être considéré comme les parias de la société afin de pouvoir s’insérer. Ainsi, en mars 1996, quelques sans-papiers s’étaient emparés de
l’Eglise Saint Bernard dans le XVIIIème arrondissement de Paris, afin de mettre en valeur leurs revendications. Leur opération a été un véritable succès puisqu’ils ont su attirer l’attention de
l’opinion publique, notamment en jouant sur la symbolique et sur la médiatisation de l’événement (par exemple, une grève de la faim avait été entamée). Néanmoins, dans les sociétés
développées, l’insertion passe par la reconnaissance de Droits qui passe elle-même par l’attribution de la nationalité, de la citoyenneté ou tout du moins d’un statut temporaire (comme celui de
réfugié politique). Or, par définition, le sans papier n’a ni la nationalité ni la citoyenneté de l’Etat « accueillant » et est privé de tout statut ; il est donc
enfermé dans un cercle vicieux, auquel seul l’Etat « accueillant » peut mettre fin, en lui accordant la nationalité ou en définissant son
statut.
Quelles sont donc les solutions envisageables pour pallier à ces problèmes ? Une première réponse est la régularisation massive des sans-papiers. Dans les
années 60, il s’agissait d’un leitmotiv gouvernemental afin de répondre au besoin de main d’œuvre lié à la reconstruction de l’Après-Guerre. Aujourd’hui, cette solution apparaît idéaliste tant
l’opinion sur les clandestins et sur l’immigration en général a changé ; thème popularisé puis manipulé par l’extrême droite dans les années 80, aujourd’hui assimilé couramment aux problèmes
qui touchent la société française, l’immigration n’a plus la cote. Même la majorité des partis de gauche qui était traditionnellement en faveur de la régularisation massive des sans-papiers est
aujourd’hui réfractaire à ce procédé, la théorie du « cas par cas » semblant transcender les clivages politiques (les difficultés de l’économie française et le changement de l’opinion
publique sur l’immigration expliquent en partie ce revirement de tendance). Une deuxième solution, simple dans son esprit mais très primaire, consiste à expulser tous les clandestins et à
stopper l’immigration. Cette réponse apparaît également idéaliste et peu envisageable, notamment à l’échelle nationale, car elle supposerait le déploiement de moyens financiers et
logistiques trop importants. Cependant, au niveau européen, il existe une réelle volonté de freiner l’immigration et de limiter l’afflux de sans-papiers, comme en témoignent les
orientations en matière d’immigration lors des sommets européens ou lors des rencontres bilatérales entre chefs d’Etat (l’une des problématiques récurrentes étant de savoir comment lutter contre
l’immigration illégale). Aujourd’hui, la doctrine dominante est celle du « cas par cas ». Il s’agit d’étudier toutes les demandes et de répondre favorablement à celles qui
apparaissent légitimes et justifiées. Cette définition confère à cette doctrine une certaine élasticité : en effet, les autorités peuvent agréer massivement aux demandes des immigrants
(la théorie du « cas par cas » est alors un instrument favorable à l’immigration) ou à l’inverse se montrer réticentes à accéder à leurs requêtes (la théorie du « cas par cas » est
alors un frein à l’immigration). Dans le contexte actuel, les Etats européens, en particulier la France, tendent clairement vers cette direction. La théorie du « cas par cas »
est utilisée à la fois comme un moyen pour expulser les sans-papiers mais également pour freiner l’immigration, notamment en durcissant les conditions d’accès au statut de réfugié et en
allongeant le parcours administratif. En somme, si la France n'a pas pour objectif de reconduire à la frontière l’ensemble des clandestins, l'Etat s'est néanmoins engagé dans
une "chasse aux sorcières" et dans un processus visant à freiner l'immigration, qui s'est intensifié depuis l'élection de Nicolas Sarkozy.
Ainsi, les sans-papiers, qui font la une de l’actualité par intermittence et dont les médias ont tendance à oublier
leur présence et la précarité de leur condition, se préparent à vivre une année 2008 bien difficile ; la volonté politique conjuguée à une opinion publique plutôt défavorable laissent
présager un nombre d’expulsions supérieur à celui prévu par le Ministère, à savoir 28 000. Dans ce contexte, les clandestins sont condamnés à vivre dans les interstices de la société afin de se
protéger ou à mener une action médiatique de grande envergure, comme en 1996, dans le but d’éclairer leur condition et d’être de nouveau placés sous les feux des
projecteurs.